DEUX : Ce ne serait pas beau, si c’était pas dur.
UN : Mais… Vous ne jouez pas dans le mouvement.
DEUX : Je sais bien. Je manque de souffle. Je manquerais moins de souffle, d’ailleurs, si votre bougie faisait un peu moins de fumée. Vous devriez la changer, je pleure comme un veau.
UN : Oui, ben… faut que je fasse des économies. Si ma femme s’aperçoit que je dépense en bougies l’argent du ménage, je peux dire adieu à la musique.
DEUX : Ce serait dommage, parce que c’est beau. C’est fou ce qu’il y a comme trouvailles, dans votre morceau. J’aurais pas cru qu’on pouvait faire des choses aussi touffues et complexes, et variées, et tout, rien qu’avec des tagadag et des patapan.
UN : Vous voyez ? Moi-même je m’embrouille, tellement c’est riche, comme matière. Et vous voulez en plus que j’introduise de la mélodie là-dedans, et des harmonies, et des instruments, et des Karajan ? Allons, allons, c’est pas sérieux. S’il s’était rendu compte de ça, Beethoven, il aurait pas écrit ce qu’il a écrit.
DEUX : À la seconde audition, on comprend mieux, déjà. Tenez, y a un passage que je trouve épatant, c’est quand ça fait : Patapan, patapan, patapan, tacpif-tagadag, pan pan, et puis tout de suite après, tout doucement l’introduction du : pim, pim… pim-pim… Et puis alors, une trouvaille c’est le tsouin-tsouin de la fin.
UN : Oui. Oh, ça, le tsouin-tsouin, c’est déjà une concession au goût du public. Mais vous allez voir l’andante.
DEUX : Trop tard, la bougie s’est éteinte.
UN : Ça fait rien, ça commence par un solo, je le sais par cœur, je vais vous le jouer.
DEUX : On ferait peut-être mieux d’aller dîner, votre femme doit se demander ce qu’on est devenu.
UN : Oh, me parlez plus de ma femme. Qu’est-ce que c’est qu’une femme, à côté de la musique. D’abord, les femmes, ça meurt.
DEUX : Moi, ce que j’en dis, c’était plutôt par politesse. Je vous écoute, mais faites vite.
UN : Je peux pas faire vite, c’est un andante.
DEUX : Allez-y.
UN : Hum, hum. Ratapataplan… tapataplan… pataplan… taplan… plan… Ratapataplan… tapataplan… pataplan… c’est là que vous intervenez taplan… plan…
DEUX : J’ai un briquet. Allez-y.
UN : Ratapataplan… tapataplan…
DEUX : Badabadaboum !
UN : Pataplan !
DEUX : Dabadaboum !
UN : Taplan !
DEUX : Badaboum !
UN : Plan !
DEUX : Dadoum !
UN : Vous voyez, c’est un genre de fugue.
DEUX : Oui, c’est triste.
UN : Mais c’est beau.
DEUX : « Beau ». Oui.